Maison de G. Salced...
 
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Maison de G. Salcedo  

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Gaspard Salcedo
(@gaspard-salcedo)
Nouveau frôceux
Rejoint: Il y a 1 semaine
Messages: 4
9 septembre 2020 15 h 59 min  

C'est dans cette maison que Gaspard Salcedo habitait, avec un maître d'hôtel et un garde du corps. Salcedo passait ses journées à lire le journal, manger des plats divinement bons, contempler son jardin et écrire ses mémoires. Plus grand monde ne lui rendait visite, à part son ami Louis-Damien, qui habitait également Vauxin. 

88 ans. Ancien ministre. Ancien PDG. Epicurien.


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Gaspard Salcedo
(@gaspard-salcedo)
Nouveau frôceux
Rejoint: Il y a 1 semaine
Messages: 4
10 septembre 2020 18 h 58 min  

Gaspard Salcedo posa son journal sur la table, à côté de sa tasse de café vide et de sa pompe à insuline. Il regarda son jardin. Il ne manquait jamais de lire les pages politiques de La Libre Frôce, depuis qu'il s'était mis en retrait de la vie publique. Il y a cinquante trois ans. Une éternité. Et pourtant, ses souvenirs de la politique lui paraissaient plus vivaces, plus présents que n'importe quel autre. Pourtant, tous ses équipiers d'alors avaient disparu. Normal, il était le plus jeune de la bande. Les Valbonesi, Bertrand, De Kervern, Citron, Montgomery, tous étaient décédés au cours de ces cinquante trois années pendant lesquelles il s'était contenté de vivre dans le monde des affaires. Mais leur souvenir était encore très clair, les nuits de négociations, les invectives par médias interposés, les débats à l'assemblée, les soirées électorales. 

La vie politique de Salcedo était un vaste échec. Homme politique de droite, créateur de trop de partis politiques pour que le public s'en souvienne, jamais ou presque victorieux à une élection, conspué et dénigré, il avait bâti sa carrière comme un enfant construit un château de sable : avec des outils en plastique, sans plan préétabli, en tombant dans tous les pièges que le sable et les vagues tendent. Salcedo culpabilisait bien plus de ne pas avoir assez marqué l'histoire que de ne pas avoir construit de vie de famille et offert à la Frôce une descendance. 

Gaspard avait failli, à plusieurs reprises, revenir en politique. Après tout, il n'avait jamais fait d'adieux publics, il ne s'était jamais promis de s'en aller pour toujours. Mais à chaque fois qu'il y avait réfléchi, dans les minutes qui suivaient, des plaies encore ouvertes le rappelaient à leur cortège de douleurs et à la peur de l'échec que celui-ci charrie. Il s'était abstenu. D'ailleurs, pour défendre quelles idées ? 

Le garde du corps vint interrompre ses pensées. 

"Monsieur Salcedo, une jeune femme insiste pour vous voir."

Une journaliste, sans doute. Gaspard fit signe à son homme de main de renvoyer cette dernière au portail. 

"Elle dit qu'elle est votre fille."

88 ans. Ancien ministre. Ancien PDG. Epicurien.


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Gala Catello
(@gala-catello)
Frôceux actif Parti Centre
Rejoint: Il y a 3 semaines
Messages: 15
11 septembre 2020 19 h 42 min  

Gala avait tout raconté à un Gaspard Salcedo clairement dépassé par les évènements. L'idée, le doute qui grandit, le test, la découverte, la discussion maternelle. Le vieil homme avait encaissé sans chercher à cacher ni sa surprise, ni son dénuement, ni sa douleur. Il ne savait clairement pas quelle posture adopter, Gala le voyait. Elle sentait pourtant une bienveillance dans la manière de poser des questions, quelque chose de safe. Gala ne savait pas qui était Salcedo avant de consulter sa page Wikipédia. Elle le lui avait dit. Cela avait l'air de l'avoir autant heurté que d'apprendre qu'il avait un enfant.  

Après un long moment de silence, Salcedo se redressa un peu. 

"Je me rappelle bien de cette nuit. Si j'en crois votre âge, j'avais donc quelque chose comme 57 ans, et votre mère 19."

Gala n'avait même pas pensé à la différence d'âge, alors qu'elle sautait aux yeux. 

"Cela paraît fou maintenant. Même si ta mère faisait plus vieille que son âge, plusieurs générations nous séparaient. Il s'est passé quelque chose de chimique dans l'ascenseur, ce soir là, on est tombé l'un sur l'autre par hasard, moi le PDG de Berdzini et elle la stagiaire en pharmacovigilance. C'était une belle nuit, je ne l'ai jamais revue depuis, ni entendu parler d'elle. Elle aurait pu gravir les échelons du labo plus vite, ou avoir une sacrée pension, mais elle ne l'a pas fait."

Bien sûr qu'elle ne l'avait pas fait. Elle aimait déjà Gianluigi, qui l'attendait sagement avec toute l'affection du monde à offrir. Que rêver de plus ? 

"J'aimerais bien vous dire qu'on va rattraper le temps perdu. Mais j'ai quatre vingt huit ans. Ce ne serait que préparer un deuil qui risquerait d'être douloureux."

Gala était surpris de cette réaction. Il y avait une forme de lâcheté, bien sûr, chez cet homme jamais marié qui n'a jamais attaché son cœur à qui que ce soit et qui ne voudrait pas commencer à se jeter dans le gouffre à presque quatre vingt dix ans. Mais il y avait aussi de l'honnêteté, et, Gala l'aurait juré, une envie d'être contredit. 

"Je ne demande pas à retrouver un père qui m'emmènerait au manège, m'apporterait mon goûter ou m'apprendrait le piano. J'ai déjà eu un père qui m'a élevé, et qui a été formidable avec moi. Ma mère pense que tout se construit, qu'on n'hérite rien du sang et des gènes, mais je ne suis pas d'accord. Je pense que le destin a voulu qu'à trente ans, exactement la semaine où je prends ma carte dans un parti politique, je découvre que mon réel géniteur est un ancien ministre."

Il n'en fallait pas plus à Salcedo pour trouver l'envie de franchir le Rubicon du retour en politique. Désormais, plus que tout, il voulait la rendre fière de lui. 

Docteure en médecine interne - Hôpital Aspen Rose Timone


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